Les collectes et les terrains

Par Robert Bouthillier, Éva Guillorel et Vivian Labrie 

Date de publication: 10 août 2024

Les premières collectes (1971-1975)

En 1971, Robert Bouthillier réalise ses premières enquêtes sur les traditions orales québécoises dans le cadre d’exercices universitaires liés à ses cours en arts et traditions populaires à l’Université Laval. En compagnie de Vivian Labrie, il rencontre Mme Honorius Bilodeau, dans le comté de Bellechasse, dont les enregistrements sont les premiers à être versés dans la collection Bouthillier-Labrie. Il recueille aussi des chansons au sein de sa propre famille et mène des recherches de terrain autour d’autres aspects de la culture populaire, par exemple une enquête photographique sur les croix de chemin dans le comté de Portneuf.

En 1974, le rythme des collectes s’intensifie afin de trouver un terrain d’étude pour un sujet de maîtrise. Il s’intéresse d’abord à la région de Lanaudière, sur les traces de sa grand-mère paternelle, née à Saint-Gabriel-de-Brandon, dont il a su seulement après sa mort qu’elle connaissait de nombreuses chansons. Cette région était jusqu’alors peu explorée par les ethnographes et c’est à cette occasion qu’il enregistre Philibert et William Coutu. Il souhaite toutefois orienter ses recherches sur la transmission familiale des chansons, ce qui implique de trouver les descendants de bons chanteurs déjà enregistrés par la précédente génération d’enquêteurs. Sur les conseils de Luc Lacourcière, Vivian et lui explorent du côté de la Gaspésie, sur les traces de grands interprètes comme Mme Zéphirin Dorion à Port-Daniel ou Octave Miville à Saint-Joachim-de-Tourelle.

C’est finalement dans la Péninsule acadienne que l’environnement paraît le plus prometteur, lorsque Robert et Vivian font la rencontre de la famille du remarquable chanteur Benoit (plus souvent appelé Ben) Benoit, déjà enregistré par Luc Lacourcière, Félix-Antoine Savard et Roger Matton. Le terrain de recherche principal est désormais décidé, ce qui ne les empêche pas de continuer ponctuellement des collectes au Québec, par exemple auprès de à Sainte-Marie-Salomé (Lanaudière).

Marc Brien

Marc Brien, cultivateur à la retraite et remarquable chanteur, de Sainte-Marie-Salomé (Québec).
Photo Robert Bouthillier, 1976.

Enquêtes dans la Péninsule acadienne (1974-1979)

Robert Bouthillier et Vivian Labrie ont collecté avant tout dans un rayon de quelques dizaines de kilomètres autour de Tracadie, au nord-est du Nouveau-Brunswick. Leurs enquêtes se situent dans le prolongement de plusieurs prédécesseurs. Dès la fin des années 1930, Joseph-Thomas LeBlanc avait constitué une collection pionnière de chansons au Nouveau-Brunswick – dont certaines issues de la Péninsule acadienne – grâce aux envois des lecteurs du journal La Voix d’Évangéline, qu’il a sollicités pour alimenter durant plusieurs années une chronique sur les chansons populaires. En 1946, dans le cadre d’une enquête linguistique sur les parlers français en Acadie, Geneviève Massignon a recueilli des chansons en parcourant l’ensemble de l’Acadie, dont bien sûr la Péninsule. Luc Lacourcière, sensibilisé à la richesse du répertoire acadien, a réalisé d’importants enregistrements sonores dans la même région dans les années 1950, en équipe avec Félix-Antoine Savard, qui a de son côté travaillé avec Roger Matton. Il a joué aussi un rôle d’initiateur dans la collecte menée par Dominique Gauthier dans les mêmes années: ce médecin de Shippagan a rassemblé sa collection de chansons dans le nord de la Péninsule acadienne, mais n’est pas descendu jusqu’à Tracadie. C’est également le cas de Livain Cormier, qui a enquêté au même moment autour de Caraquet. Dans les années 1970, il restait donc beaucoup à explorer.

Ben Benoit (à gauche), chanteur de Tracadie, aux côtés de Félix-Antoine Savard, qui accompagnait fréquemment Luc Lacourcière et Roger Matton dans leurs missions de collecte. Tous trois sont signataires de la dédicace sous la photographie. Photo Roger Matton ou Luc Lacourcière, 1957.
Collection famille Benoit, trouvée dans les archives de Laurette Doiron, fille du chanteur.

La collection Bouthillier-Labrie contient 3650 enregistrements sonores réunis auprès de 191 informateurs de la Péninsule acadienne. Après une première visite en 1974, les enquêtes ont surtout été réalisées lors de séjours répétés dans la région de Tracadie au cours des années 1975, 1976 et 1977, même si des visites plus courtes ont eu lieu aussi les années suivantes. Les enregistrements concernent avant tout des contes et des chansons, mais on y trouve aussi d’autres formes de traditions orales, ainsi que des entretiens en lien avec des questionnements de recherche abordés dans les travaux universitaires de Robert (sur la transmission des chansons) et de Vivian (sur la mémorisation et la transmission des contes).

Ancien cabestan à Val-Comeau (aujourd’hui disparu).
Photo Robert Bouthillier, 1976.

Maison anciennement occupée par Marianne Brideau, chanteuse enregistrée en 1955-1956 par Luc Lacourcière, à Val-Comeau. Inoccupée depuis son décès, elle était devenue propriété de sa fille, Myna Ferguson. Vivian et Robert l’ont louée lors des étés 1977 et 1979.
Photo Robert Bouthillier, 2007.

La Péninsule acadienne étant située à 800 km de leur lieu de résidence, il n’était pas possible d’approfondir les enquêtes au quotidien; les séjours sur place – à raison de plusieurs semaines chaque fois – ont donc été marqués par un rythme intense. Dans un milieu empreint d’interactions communautaires fortes, le souvenir des contes, chansons et autres formes de traditions orales était encore bien présent dans la mémoire des anciens, même si ce répertoire était sérieusement concurrencé par d’autres formes d’expressions culturelles, diffusées notamment par la radio et la télévision et, de ce fait, moins dynamique auprès des générations suivantes.

Mettant en pratique la méthode enseignée par l’école ethnographique de l’Université Laval, les deux jeunes collecteurs arrivent équipés d’un magnétophone à bandes et d’un appareil à cassettes. L’accent est mis sur la reconstitution des répertoires, sur l’enregistrement sonore des chansons, contes et airs qui se présentent et sur leur documentation attentive dans les carnets de terrain, lesquels permettent de suivre le déroulement des enquêtes. Une division des tâches s’établit peu à peu: Robert, à l’enregistrement, en première ligne comme interlocuteur et auditeur des informateurs, et ponctuellement à la documentation photographique ; Vivian au carnet, en relance et au suivi des informations recueillies et, à l’occasion, pour un croquis spontané et parfois partagé avec les personnes présentes.

Robert Bouthillier en cours d’enregistrement de Suzanne Brideau.
Photo Vivian Labrie, 1977.

La porte d’entrée vers la tradition orale de la Péninsule acadienne a été la famille du chanteur et conteur de Tracadie Ben Benoit, au cœur de l’analyse développée par Robert Bouthillier dans son mémoire de maîtrise. Les listes de départ se sont cependant élargies à d’autres interprètes, et c’est l’ensemble du répertoire chanté de la Péninsule acadienne qui a progressivement capté son attention et allait devenir au cœur de son expertise comme chercheur et comme chanteur, et ce, pour plusieurs décennies.

Parmi les nombreuses rencontres faites entre 1974 et 1979, certaines personnes ont joué un rôle charnière, et des liens particulièrement forts ont été noués avec quelques familles, comme les Benoit à Tracadie, les Sonier à Val-Comeau ou les Brideau à Saint-Irénée. Ben Benoit et sa famille (notamment sa femme Dina et ses enfants Hilaire et Laurette) n’étaient évidemment pas les seuls à connaître un riche répertoire de traditions orales. De nombreux contes, chansons et autres traditions orales ont été recueillis auprès de dizaines d’interprètes, parmi lesquels on peut citer quelques noms : Anthime et Antoine Arseneau, Léo Basque, Édouard Benoit ou encore Claira Savoie à Tracadie ; Henri Sonier, Amanda Comeau, Éphrem et Basilisse Godin à Val-Comeau ; Honoré Saint-Pierre, Alvina et Onésime Brideau ainsi que plusieurs de leurs enfants à Saint-Irénée ; Lévi Lebouthillier et Emma Chiasson à Saint-Simon ; Sandy Jones, Suzanne et Albénie Morais à Saint-Isidore ; Rose Lebouthillier, Pierrot et Maria Robichaud à Haut-Sheila ; Xavier Rousselle à Rivière-du-Portage ; Willy Robichaud, Cécile Duguay et Sylvain Rousselle autour de Lagacéville ; Virginie Chiasson à Saint-Sauveur… et beaucoup d’autres encore !

Éphrem et Basilisse Godin devant leur maison à Val-Comeau.
Photo Robert Bouthillier.

Autres occasions hors du Canada (1975-1977)

Robert et Vivian ont mené leurs enquêtes orales majoritairement au Canada. Pourtant, différentes occasions les ont aussi conduits à les compléter par des collectes plus ponctuelles dans d’autres pays.

En France, ils ont recueilli des traditions orales en Bretagne, en Vendée et en Poitou entre 1975 et 1977, à la fois lors d’événements publics, de formations et stages ou d’enquêtes individuelles, à l’image du répertoire recueilli auprès de la chanteuse et conteuse poitevine Micheline Rousselot ou de la conteuse portugaise (habitant à Brest) Elvira Farinha.

Ils ont par ailleurs été sollicités pour former et accompagner une délégation de chanteurs et musiciens francophones du Canada au Smithsonian Folklife Festival à Washington, à l’été 1976, à l’occasion du bicentenaire de la Déclaration d’indépendance des États-Unis. À côté de délégations francophones venues de France, de Louisiane et de Nouvelle-Angleterre, les chanteurs Marc Brien et Laurette Doiron ainsi que le violoneux Aimé Gagnon et son épouse Lisette, qui l’accompagnait au piano, ont été invités à composer la délégation canadienne-française. Le festival a été l’occasion de recueillir plusieurs exemples de leur répertoire et de celui d’autres chanteurs francophones, des États-Unis et de France.

Aimé Gagnon au Smithsonian Folklife Festival à Washington.

Photo Robert Bouthillier, 1976.

Des collectes qui se poursuivent au Québec (1979-1986)

Après l’enquête acadienne des années 1970, Robert a continué à recueillir le répertoire de chanteurs et conteurs du Québec au gré des occasions. Devenu professeur assistant au programme d’Arts et traditions populaires de l’Université Laval (poste qu’il a occupé entre 1978 et 1984), il a mis en place des projets de collecte avec ses étudiants. Dans le cadre de son enseignement d’ethnographie acadienne, il a entrepris des enquêtes orales sur les traditions orales des Acadiens installés au Québec après la déportation de 1755, entre autres à Saint-Gervais-de-Bellechasse. Il a également invité des conteurs dans ses cours, comme Pierre Pilote (originaire des Éboulements, dans la région de Charlevoix) ou Ernest Fradette et sa sœur Maria Lacroix (de Saint-Raphaël-de-Bellechasse) et a organisé avec eux des veillées de contes et chansons auxquelles participaient les étudiants.

Robert s’est vu confier la délégation de chanteurs pour la tournée « Gens du Québec » à l’Exposition universelle de Vancouver au printemps 1986. Afin de préparer cet événement, il a rendu visite dès l’année précédente aux chanteurs et musiciens invités, comme Clarens Bordeleau et plusieurs autres chanteurs de Saint-Côme (Lanaudière) ou encore Alphonse Morneau à Baie-des-Rochers (Charlevoix). Les enregistrements réalisés pour la préparation de cet événement restent à déposer dans la collection Bouthillier-Labrie aux AFEUL.

Au total, 4521 enregistrements sont actuellement déposés dans la collection rassemblée par Robert Bouthillier et Vivian Labrie entre 1971 et 1985. Le dernier n’est nul autre que celui de leur fille Gabrielle, alors âgée de 6 ans, qui chante des comptines. La transmission des traditions orales a continué son chemin !