Des gens aux gens :
traverses et misères dans les contes et dans la vie
Par Vivian Labrie

La promenade, Nérée de Grâce, 1982.
La tradition orale de l’Acadie et du Québec a transporté de magnifiques contes merveilleux qui étaient souvent désignés dans nos collectes comme des « contes de traverses » ou des « contes de misères ». C’était entre autres parce que ce qui retenait l’attention des gens dans ces récits portait sur les parcours des personnages d’un territoire à un autre, sur les difficultés qu’ils rencontraient en cours de route dans leurs aventures extraordinaires et sur ce qui leur permettait de passer à travers. Certains de ces contes se sont avérés par la suite d’étonnantes sources d’inspiration dans des contextes d’action citoyenne portant sur divers enjeux de justice sociale auxquels j’ai été associée. Quelques exemples sont présentés de ces occasions de passage et de transmission, des gens aux gens, d’une société à une autre, dans la vie comme dans les contes.
Dans notre aventure de collecte de traditions orales dans les années 1970, je me suis beaucoup intéressée aux contes, et en particulier aux contes merveilleux.
Ces contes racontent une quête, une aventure, dont on sait d’emblée qu’elle n’est pas réelle et qu’il va se passer quelque chose de merveilleux dans l’histoire, quelque chose qui ne se peut pas directement comme ça dans la vie réelle. Ce sont des contes qui règlent des problèmes et qui ont pour effet d’en venir à donner une place à des personnages qui sont souvent exclus, déconsidérés ou mis de côté dans le monde de leur histoire.
Ils ont aussi ceci de particulier qu’on en retrouve des versions qui se ressemblent beaucoup dans divers coins de la planète. Au point qu’il y a même un catalogue international des contes qui regroupe des versions venus de partout qui racontent une même histoire, ou conte type. Le plus connu est le catalogue Aarne-Thompson-Üther (ATU). Ces contes types ont des numéros distincts pour s’y retrouver. Les contes merveilleux occupent la section 300 à 749 de ce catalogue.

Le premier tome du catalogue international des contes ATU.
Quand nous avons réalisé nos collectes, ce phénomène des contes qui se transmettent assez fidèlement pour qu’on puisse réunir sous un même conte type de nombreuses versions recueillies un peu partout à diverses époques me fascinait. Ceci d’autant plus qu’une partie de ces versions se transmettait oralement, sans passer par l’écrit. Toutes sortes de théories circulaient à ce sujet. Souvent elles venaient de chercheurs et de chercheuses qui avaient trouvé des contes dans des livres, ou des archives où les collecteurs avaient noté de mémoire les récits entendus, à une époque où les magnétophones n’existaient pas.
Robert Bouthillier et moi avions le privilège de pouvoir rencontrer des conteurs et des conteuses de la tradition orale, et de recueillir leurs versions orales avec un magnétophone. Surtout nous avions la chance de pouvoir parler avec eux et elles et d’entendre ce qu’ils et elles pouvaient avoir à dire sur leur contes. C’est devenu pour moi le sujet d’un travail de doctorat. Et j’ai été émerveillée non seulement par les contes des conteurs et des conteuses, mais aussi par leurs savoirs sur leurs contes.


Quelques conteurs et conteuses rencontrés dans la Péninsule acadienne, N.-B. au cours des années 1970.
Le savoir des conteurs et des conteuses
Sur le terrain, les gens ne parlaient pas de contes merveilleux. Ils parlaient de contes de traverses et de contes de misères. Ils n’en parlaient pas comme en parleraient des gens qui les fréquentent surtout dans l’écrit. Ils en parlaient comme un voyage qu’on suit et qu’on raconte à l’oral. Léandre Savoie, d’Évangéline, N.-B., nous a expliqué ça très bien à l’été 1977:
«T’écoutes bien soigneusement, pis tu suis le voyage du conte, si tu veux l’apprendre. Si tu suis pas le voyage, où ce que tu vas y-aller ? C’est pour ça qu’y a du monde qui ratent dans leurs études, parce qu’ils suivent la lecture, mais ils suivent pas le voyage. […] Ça, c’est pareil. Le conte, c’est la même chose. C’est un voyage qu’il faut que tu suives.» (RBVL-ENR-3011)
Léandre Savoie, Évangéline, N.-B., été 1977.
Même si oui, on peut transcrire un conte qu’on enregistre sur un magnétophone, ils ne voyaient pas les contes comme un texte. Ils en parlaient comme d’un chemin qu’on suit, avec ses gos et ses stops. Toujours à l’été 1977, Éphrem Godin, de Val-Comeau, N.-B., nous l’a décrit comme suit:
«À mesure, là, qu’il vous conte un conte, ben vous prenez attention jusque temps qu’il change, là, qu’il prend sur un autre endroit, là. Ben vous prenez attention où ce qu’il arrête pour le conter back.» (RBVL-ENR-2993)
Il n’était pas nécessaire de savoir lire pour apprendre et reconter un conte. Il suffisait, de l’entendre et de porter attention aux chemins du conte, les «chemins de l’imagination» comme nous a dit Léandre Savoie:
«À mesure que tu contes, ben y a comme le chemin qui se rouvre devant toi. Le chemin de l’imagination que t’as pris la première fois.» (RBVL-ENR-3011)
Alors les contes, c’était pour tout le monde, des plus jeunes aux plus vieux, qu’on soit allé à l’école ou pas. Il suffisait de retenir les «traverses».
Et la misère? Maria Lacroix, née Fradette, une conteuse de La Durantaye, Bellechasse, au Québec, a eu ce commentaire, lors d’une rencontre à l’automne 1976:
«Oui, mais il est jamais heureux. Il devient heureux rien que cinq minutes. Après le conte est fini. Y a toujours des traverses.» (RBVL-ENR-1941)
Alors oui, la plupart du temps, les contes merveilleux de la tradition orale finissent bien… après des «chaînes de misère», pour reprendre une expression de Léandre Savoie (RBVL-ENR-1332).
Ça a été un apport important des conteurs et des conteuses d’aborder les contes comme un voyage dans un monde imaginaire qu’on repasse mentalement avant de le reconter. Une fois énoncé, c’était si évident qu’on pouvait même songer à les cartographier pour vrai, même si ce n’était pas l’usage, comme j’ai eu l’occasion de le tester avec une dizaine d’entre eux et elles. Ce qui a conduit à de nouvelles aventures sur un autre terrain, dans la vie réelle.
Comment ces contes ont eu de nouvelles aventures au Québec avec d’autres gens en quête de justice sociale
Au début des années 1980, je me suis essayée à faire la carte d’un conte qu’Hilaire Benoit, de Tracadie, N.-B., nous avait conté, Bonnet Vert, Bonnet Rouge (ATU 313) (RBVL-ENR-1338). Tout à coup ça m’a fait voir le conte tout à fait autrement, comme un conte à deux mondes, celui du héros, Bonnet Rouge, et celui de son adversaire, Bonnet Vert.

À gauche une carte du conte de Bonnet Vert, Bonnet Rouge, détaillant les lieux. À droite, la même carte, en réorganisant les lieux en fonction des deux châteaux dans le royaume Rouge et dans le royaume Vert.
À cette époque-là, je faisais une recherche sur l’aide sociale, les papiers et la bureaucratie. La dynamique à deux mondes de Bonnet Vert, Bonnet Rouge a conduit à envisager l’espace bureaucratique comme un autre monde, comme un «au-delà» aux exigences difficiles à rencontrer quand on ne le connait pas de l’intérieur. Bonnet Rouge ne pouvait pas accomplir les tâches que Bonnet Vert lui imposait, mais la Jarretière Verte, la fille de Bonnet Vert savait quoi faire et pouvait l’aider. C’était pareil pour l’aide sociale et les papiers. Les papiers à remplir sont une formalité pour les agents d’aide sociale, mais une montagne à traverser pour une personne qui fait une première demande d’aide sociale. Le conte a permis une réflexion sur ce qui peut nous aider à passer au travers dans une situation difficile. C’était comme si le conte apportait une référence pour comprendre la réalité. Ça permettait de se demander qui sont les Bonnet Vert et les Jarretière Verte de nos vies, quand doit faire une démarche pour la première fois.

Comparaison faite lors de la recherche sur «Les gens, les papiers et l’institution» entre la Jarretière Verte qui aide Bonnet Rouge à s’en sortir dans le conte de Bonnet Vert, Bonnet Rouge, et la possibilité d’une alliance entre une personne qui fait une demande d’aide sociale et l’agent.e d’aide sociale qui peut l’aider à en éviter les pièges.
C’était comme si les contes avaient des choses à nous dire pour nos vies et nous permettaient de faire des liens qu’on ne ferait pas autrement. En continuant d’explorer d’autres contes, ça a confirmé que le voyage, les mondes, les cartes, semblaient changer d’un conte type à un autre. Les versions d’un même conte type se faisaient écho, et aidaient à faire des liens avec diverses réalités. Et parfois même avec des histoires réelles, des films et d’autres situations qui semblaient avoir des parcours similaires. J’ai appelé ça des constellations de sens.
À partir de ce moment-là, ça m’est arrivé souvent que des contes de la tradition orale viennent faciliter des réflexions avec des personnes vivant de la pauvreté et de l’exclusion. Ils permettaient d’aborder des questions de justice sociale du point de vue de personnes vivant du rejet ou de l’exclusion.
En voici brièvement deux exemples parmi bien d’autres.
L’exemple du conte de La moitié de coq à Paris (ATU 715)
Recueilli auprès de Manda Comeau, née McGraw, 75 ans, Val-Comeau, N.-B., le 21 juillet 1976. Appris de son père, le vieux Peter McGraw. (ENR-RBVL-1021)
ATU 715

Manda Comeau à Val-Comeau, N.-B. dans les années 1970. Photo Robert Bouthillier.
Dans le conte de La moitié de coq à Paris, une version du conte type ATU 715 que nous avons recueillie en 1976 auprès de Manda Comeau, née McGraw, 75 ans, de Val-Comeau, N.-B., c’est l’histoire d’une petite moitié de coq qui s’en va à Paris chercher un cinq sous que le roi lui doit. En cours de route, elle rencontre Compère le renard, Compère le loup et Grand-mère la rivière, qui malgré leurs talents, n’oseraient jamais aller à Paris pour tout l’or du monde. La petite moitié de coq les embarque dans sa jambe de culotte et saute d’un bord et de l’autre jusqu’à Paris où le roi veut se débarrasser d’elle plutôt que de lui remettre son cinq sous. Tour à tour, la petite moitié de coq va faire sortir Compère le renard de sa jambe de culotte quand le roi voudra la mettre dans le poulailler, Compère le loup quand il voudra la mettre dans la bergerie, et Grand-mère la rivière quand il la fera mettre dans le fourneau pour son souper. La petite moitié de coq va récupérer son cinq sous dans le château inondé et s’en retourner avec ses amis.
Ce conte nous a rendu de bons services dans un groupe d’alphabétisation où je travaillais à la fin des années 1980. C’est difficile d’apprendre à lire et à écrire quand on n’a pas été beaucoup à l’école et qu’on s’y met plus tard, à l’âge adulte. On est un peu comme une petite moitié de coq, avec le bord de la culture orale sans le bord de la culture écrite. Le conte a permis de se poser des questions intéressantes avec les gens du groupe: dans le conte, l’idée est-elle de devenir complet avec les deux bords, ou de récupérer son cinq sous? Et dans nos vies? Et puis sortir Compère le renard, Compère le loup et Grand-mère la rivière de sa jambe de culotte prend toute une autre signification quand on apprend que le mot «éducation» vient du latin ex ducere, qui veut dire «conduire en dehors de». Qui éduque qui dans le conte? Et dans nos vies? On peut voir ici que la version de Manda Comeau (ATU 715) a permis de se poser de belles questions… que j’ai eu l’occasion d’aller ensuite partager à Paris, en 1990, lors d’une rencontre de l’UNESCO sur l’alphabétisation!
Le conte s’est ainsi promené, dans l’espace et dans le temps, des gens, aux gens, à d’autres gens…
L’exemple du conte du Bâtiment qui va sur terre et sur mer (ATU 513)
Recueilli auprès de Hilaire Benoit, 72 ans, de Tracadie, N.-B., le 30 septembre 1977. Également appris du père de Manda, le vieux Peter McGraw. (ENR-RBVL-3531)
ATU 513

Hilaire Benoit, de Tracadie, N.-B., dans les années 1970. Photo Robert Bouthillier.
Le second exemple montre le chemin parcouru par le conte du Bâtiment qui va sur terre et sur mer, une version du conte type ATU 513 que nous avons recueillie auprès de Hilaire Benoit, 72 ans, de Tracadie, N.-B., le 30 septembre 1977. Dans la version d’Hilaire de ce conte bien connu dans diverses traditions orales, un roi offre une récompense et sa fille en mariage à qui pourra lui apporter un bateau qui va sur terre et sur mer. Quelque part dans un lieu retiré du royaume, le troisième frère, déconsidéré, réussira là où ses deux aînés auront échoué, avec l’aide d’une vieille avec qui il aura partagé sa collation. En cours de route pour se rendre chez le roi, il va engager comme équipage une série de personnages marginaux, aux compétences rares et inhabituelles, Grugeon, Bon Coureux, Brasse-Montagne, Grand-Souffleux, avec qui il fera équipe pour prendre le roi à son piège, puis lui échapper et en ramener les trésors, dont la princesse habituellement imbattable à la course. On passe les détails.
Une fois passé dans mon bagage de chercheure et de citoyenne, l’occasion s’est présentée à l’automne 1997 de le proposer comme trame de référence pour un croisement de savoirs sur l’emploi et l’activité ayant lieu à Québec entre des personnes à faible revenu, avec ou sans emploi, et des fonctionnaires du ministère de l’Emploi et de la Sécurité du revenu. Le conte et ses images fortes ont conduit à des réflexions sur les parcours d’emploi qui se butent souvent aux obstacles posés par les règles du jeu. Des participants ont évoqué qu’il faudrait un bateau qui aille sur terre, sur mer et dans l’air pour éviter les sables mouvants des mesures d’emploi entre terre et mer supposées aider à s’en sortir dans lesquelles ils et elles s’enlisaient parfois. Il y a eu des réflexions sur ce qui fait que la société n’est pas toujours accueillante pour des personnes marginalisées dont les talents ne sont pas valorisés dans la culture ambiante. Le conte a permis à ces participants de dire et de se dire des choses qui ne se serait pas dites autrement.

La carte du conte du Bâtiment qui va sur terre et sur mer préparée pour le carrefour de savoirs sur l’emploi et l’activité de l’automne 1997.
En 2002, alors que des débats avaient lieu à l’Assemblée nationale du Québec sur un projet de loi visant une société sans pauvreté, des artistes s’en sont inspiré du nom des personnages du conte pour préparer des cartes de compétences inhabituelles montrant toute la débrouillardise citoyenne qui caractérise souvent la vie citoyenne au bas de l’échelle. Il y a eu une Grande Cantatrice, une Philosophe des Basses Saisons, une Boule de Réconfort, une Aplatisseuse de Pays et bien d’autres personnes contentes d’être enfin «extrêmement» quelqu’un ! Quelques années plus tard, plusieurs avaient encore leur carte dans leur portefeuille.
En 2023, le conte et son parcours ont repris du service lors d’un colloque d’un regroupement régional de défense de droits en santé mentale, pour réfléchir à des façons de développer un monde plus riche de tout son monde. La réflexion s’est faite en reprenant le parcours du conte, avec ses gos et ses stops, en se demandant à quoi correspondrait le bâtiment qui va sur terre et sur mer aujourd’hui… et en réémettant de nouvelles cartes de compétences.

Programme de l’atelier de l’automne 2023 et cartographie du conte préparée en 1997, reprise et commentée par les participants à l’activité de 2023.
L’activité a eu du succès au point d’être reprise en juin 2024 lors de l’assemblée générale du Regroupement des ressources alternatives en santé mentale du Québec. Ce que j’ai appris après coup. Autrement dit, au-delà de mon rôle de passeure de conte, le conte s’était mis à voguer tout seul, en se passant de moi, sur sa route séculaire, des gens, aux gens, à d’autres gens !


À gauche, logo des animations de 2023 et 2024 autour du conte du Bâtiment qui va sur terre et sur mer. À droite, gabarit des cartes de compétences remplies à cette occasion.
Des gens aux gens, qu’est-ce qu’on en apprend?
Comme on peut l’apercevoir, ces deux contes ont eu des aventures, des gens aux gens. Ils ont migré. Et bien d’autres aussi depuis les années 1977.
Ce faisant, chaque conte a eu une nouvelle vie dans le temps présent, au Québec, loin du moment et du lieu où il a été recueilli. Il y a eu une véritable transmission des contes qui se sont trouvé redéployés parmi de nouveaux publics dans des situations hors des contextes habituellement associées à la narration de contes.
J’ai été en position de faciliter ce passage. De leur côté, les participants et participantes ont confirmé la pertinence et l’efficacité d’aborder les contes par leur voyage. Ils et elles ont vite perçu et abordé les enjeux de connaissance et fait des liens.
Les apprentissages ainsi faits ont rebondi dans nos vies, hors des catégories habituellement imposées. On pourrait citer l’importance d’un «regard bon», des fenêtres d’opportunité, de la contribution venant des marges, des relais qui se prennent, de la durée et de l’endurance, le sens pris par les mots des gens. Une fois aperçus, les misères et les traverses s’aperçoivent et se comprennent bien. Loin de rebuter les auditoires adultes, la dimension du merveilleux, s’est avérée souvent très proche de leurs vies, de ce qui leur parlait le plus gens dans le conte. On pourrait retenir de garder le sens ouvert, car il opère à plusieurs niveaux. Pour peu qu’on ouvre cette porte, bien des liens peuvent être aperçus et se transmettre des gens aux gens à même la vie ordinaire pour la suite du monde.
Tout cela grâce à une poignée d’hommes et de femmes
qui ont pris le relais au Québec et en Acadie
des signaux que l’humanité s’envoie à elle-même
à travers les siècles,
et pour citer Gilles Vigneault dans Les gens de mon pays.
«à travers la misère,
emmaillée au plaisir,
tant d’en rêver tout haut,
que d’en parler à l’aise…»*

