Chansons et circulations atlantiques à l’époque coloniale : la richesse des Prize Papers
Par Éva Guillorel et Robert Bouthillier
En 2022, nous avons publié dans la revue Rabaska, spécialisée dans l’ethnologie de l’Amérique française, un article consacré aux chansons de tradition orale francophones recensées dans les Prize Papers.
Vous pouvez le lire ici :

Les Prize Papers
Ce fonds d’archives, conservé à Kew près de Londres aux Archives nationales britanniques, contient les documents saisis à bord de navires français capturés par des vaisseaux britanniques au cours des guerres franco-anglaises du 17e et surtout du 18e siècle. On y trouve de très nombreux papiers privés (correspondances ou archives personnelles) emmenés par les équipages et les passagers qui circulaient sur toutes les mers, en particulier dans l’océan Atlantique.
Parmi ceux-ci figurent des cahiers de chansons et des feuilles volantes manuscrites ou imprimées contenant des chansons qui ont par la suite été recueillies dans la tradition orale d’Europe et d’Amérique lors des enquêtes ethnographiques des 19e et 20e siècles. Il s’agit parfois de la plus ancienne attestation écrite connue pour une chanson. Ces documents permettent donc d’étudier la circulation des chansons entre la France et ses colonies, et de faire de belles découvertes dans des archives peu connues des chercheurs et des amateurs de chansons de tradition orale !
Papiers et chansons saisies sur L’Océan, navire français naviguant entre la Martinique et Bordeaux en 1742
TNA, HCA 32/140/1 (photo É. Guillorel)
Un exemple : la chanson du Marinier Nouveau
Prenons un exemple : le navire hollandais De Fortuyn navigue entre Bordeaux et Rotterdam lorsqu’il est capturé au large de Calais en mai 1747 avec une cargaison de vin et d’eau-de-vie. Parmi les papiers saisis à bord, on relève une petite trentaine de chansons (ou fragments de chansons) manuscrites ou imprimées sur feuilles volantes.
Au dos d’une Chanson Nouvelle sur la Victoire remportée sur les Alliés, à Fontenoy, par l’Armée Françoise, le 11. Mai 1745, sont imprimés les huit couplets d’un dialogue entre un matelot et sa bien-aimée intitulé Marinier nouveau, Sur l’Air d’une nouvelle contredanse de Flandre.
Marinier nouveau, chanson sur feuille volante saisie sur le De Fortuyn, navire capturé dans la Manche en 1747
TNA, HCA 32/112/36 (photo É. Guillorel)
Plus de deux siècles séparent ce témoignage sonore enregistré sur bandes magnétiques de la feuille volante imprimée qui navigue sur les mers européennes en 1747, et pourtant la similitude est grande entre les deux textes, et l’enregistrement donne à entendre en primeur la mélodie.
Pour plus de détails sur cette chanson et sur beaucoup d’autres pour lesquelles on peut établir un lien entre des textes anciens conservés dans les archives britanniques et des collectes orales en Amérique francophone, lisez l’article !
Le Matelot.
Adieu chere Caton, tout de bon,
Je m’en vais quitter ces cantons, bis
Je vais m’embarquer,
Et je vais voguer,
Sur les vastes mers,
N’eut point de regret,
Je débarquerai,
Je t’épouserai,
Etant de retour à Calais.
La Fille.
Que me dis-tu amant inconstant,
A-tu oublié les sermens, bis
Que tu m’avois juré,
Toujours de m’aimer,
Tu vas me quitter,
O que j’ai de regret,
Quoi tu quitte tes amours,
Dans ce jour,
Pour moi n’y a donc plus de retour.
Le Matelot.
Pourquoi te plaindre en vain, ma Catin,
Je t’ai déjà dit mon dessein, bis
Que je t’aimerai,
Tant que je vivrai,
Quand je reviendrai,
Je t’épouserai,
Faut-il répéter ce mot,
Ma Catau,
Veut-tu venir dans mon vaisseau.
La Fille.
M’embarquer avec toi, sur ma foi,
Tu me prend pour une autre que moi, bis
Je crais trop les eaux,
Dessus ton vaisseau,
Et ton naviron,
Peut plier au fond,
Je crains le danger,
Que de submerger,
Non je ne veut point m’embarquer.
Le Matelot.
Ne crains rien ma catin, pour certain,
Le tems est calme & serein, bis
N’apprehende rien,
Va, tout ira bien,
L’éguille du Nord,
Nous menera au port,
Le mat est dressé,
Les voilles sont bandée,
Ne faut rien appréhender.
La Fille.
Je crains trop le fracas, étant là,
Non, je ne t’embraque pas, bis
Les tems son changeant,
L’orrage & les vents,
Peuvent me faire mourir,
Le vaisseau périr,
Ma foi de risquer,
Pour m’embarquer,
Je crains trop le flux de la mer.
Le Matelot.
Il faut pourtant par un rude effort,
Catin, que je quitte ce port, bis
Tout est préparé,
La cloche a sonné,
Ah ! je sens, hélas,
Que le vaisseau s’en va,
Adieu donc beauté,
Il faut vous quitter,
En Espagne je vais voguer.
La Fille.
Tu parte de ces lieux, tristes adieux,
Pleurez, pleurez donc mes yeux, bis
Le vaisseau, hélas,
S’éloigne déjà,
Je le perds de vûë,
Je ne le vois plus,
Ciel ! conduisez ce vaisseau
Sur les eaux,
Ayez pitié de Catau.
Cette chanson n’est pas référencée dans les catalogues de Conrad Laforte et Patrice Coirault qui recensent les chansons-types du répertoire de tradition orale en langue française. Pourtant, différentes versions de ce dialogue entre le marin sur le départ et sa « Caton » – les versions orales acadiennes disent plutôt « Catin » ou « Nanon » – ont été recueillies lors des enquêtes ethnographiques du 20e siècle en Amérique du Nord, au Québec et en Acadie.
Six versions ont été collectées entre 1976 et 1978 par Robert Bouthillier et Vivian Labrie auprès d’interprètes de la région de Tracadie au Nouveau-Brunswick : Honoré Saint-Pierre et Alvina Brideau à Saint-Irénée (AFEUL, coll. Bouthillier-Labrie, enregistrement n°1062, 3358, 3555), Virginie Chiasson à Saint-Sauveur (n°2348), Suzanne Brideau à Haut-Tilley-Road (n°3061) et Xavier Rousselle à Rivière-du-Portage (n°4026).
Voici l’enregistrement de la version de Virginie Chiasson (née Doucet), enregistrée en 1977 :

Virginie Chiasson (née Doucet), chez elle à Saint-Sauveur en 1977
(photo R. Bouthillier)



