Une université populaire sur la tradition orale en Acadie
Par Éva Guillorel
Date de publication: 15 octobre 2024
Une université populaire comme espace de partage des connaissances
Le lien entre recherche et retour à la communauté est au cœur du projet de mise en ligne de la collection Bouthillier-Labrie, dans un dialogue constant entre monde universitaire et société civile. Il s’agit de permettre à tous ceux qui le souhaitent, qu’ils soient des proches d’interprètes enregistrés ou bien des personnes s’intéressant au patrimoine oral, de découvrir, redécouvrir et explorer davantage toute cette richesse culturelle.
C’est dans cet esprit qu’une université populaire a été organisée dans les locaux de l’Académie Sainte-Famille à Tracadie (Nouveau-Brunswick) les 23 et 24 août 2024, sur le thème « La tradition orale en Acadie ». Tracadie n’as pas été choisie au hasard : c’est la localité où Robert Bouthillier et Vivian Labrie ont réalisé le plus d’enregistrements – plus de 1100 – au cours de leurs enquêtes ethnographiques.

L’Académie Sainte-Famille à Tracadie.
Cette université populaire a été coorganisée par l’Institut d’études acadiennes de l’université de Moncton (représenté par son directeur Éric Mathieu Doucet, avec une mise en œuvre notamment assurée par Richard LeBlanc) et le projet de partenariat « Trois siècles de migrations francophones en Amérique du Nord, 1640-1940 » porté par Yves Frenette et basé à l’université de Saint-Boniface (Manitoba), en partenariat avec l’université Rennes 2 (Bretagne) et le Centre interuniversitaire d’études québécoises (Québec et Trois-Rivières). Le Club de l’Âge d’Or de Val-Comeau et le personnel de l’Académie Sainte-Famille ont aussi été d’une aide essentielle pour l’organisation.

Une partie de l’équipe d’organisation et des intervenants de l’université populaire. De haut en bas et de gauche à droite : Richard LeBlanc, Éric Mathieu Doucet, Yves Frenette, Éva Guillorel ; Robert Bouthillier, Vivian Labrie, Émilie Lapierre Pintal, Gabrielle Bouthillier.
Le format a été conçu pour attirer un public varié et lui permettre de découvrir différentes facettes de la tradition orale acadienne dans une ambiance conviviale et participative : tables rondes de chercheurs, projection cinématographique, présentation et écoute d’enregistrements et de ressources en ligne, concert, atelier de chant, veillée communautaire…
Ces deux journées ont connu un grand succès puisque plus d’une centaine de personnes ont assisté aux différentes activités proposées. Le public était composé à la fois d’habitants de la Péninsule acadienne et de chercheurs universitaires venus pour l’occasion du Nouveau-Brunswick, de Nouvelle-Écosse, du Québec, d’Ontario, du Manitoba et de France.
Vous pouvez lire ci-dessous plus de détails sur chacune des activités ci-dessous, dans un texte qui s’inspire du compte-rendu publié dans la revue Rabaska en 2025 (vol. 23, p. 266-270), et télécharger le programme détaillé de cette rencontre :
Programme_Université_Tracadie_2024

Une table ronde donnant la parole aux collecteurs de traditions orales en Acadie
Le vendredi 23 août, une première table ronde a eu pour thème « La tradition orale en Acadie : paroles de collecteurs ». Animée par Éva Guillorel, elle a réuni quatre collecteurs qui ont mené d’importantes enquêtes ethnographiques dans différentes régions francophones des Provinces maritimes au cours des dernières décennies : Georges Arsenault (sur l’Île-du-Prince-Édouard), Robert Bouthillier (dans la Péninsule acadienne), Ronald Labelle (au Nouveau-Brunswick et en Nouvelle-Écosse, notamment sur l’île du Cap-Breton) et Jean-Pierre Pichette (en Nouvelle-Écosse et dans la région de Richibouctou).

Les collecteurs acadiens rassemblés à la table ronde. De gauche à droite : Éva Guillorel (animatrice de la table ronde), Robert Bouthillier, Ronald Labelle, Georges Arsenault et Jean-Pierre Pichette (Photo : Y. Lebouthillier).
Les interventions puis les échanges avec la salle ont porté sur la nature des traditions orales recueillies, l’histoire des collectes dans cette région au regard des enquêtes menées ailleurs en Amérique francophone, l’expérience de terrain de chaque collecteur, l’importance des rencontres humaines réalisées au cours de leur travail, les raisons qui les ont poussés à faire ces enquêtes et enfin leur regard actuel sur les traditions orales et l’importance de continuer à collecter aujourd’hui.
Une table ronde sur les recherches universitaires autour de la tradition orale acadienne
L’après-midi, une seconde table ronde animée par Richard LeBlanc était intitulée « Recherches récentes autour de la tradition orale dans la Péninsule acadienne : l’apport de la collection Bouthillier-Labrie ». Elle a rassemblé quatre chercheuses issues de disciplines différentes qui ont montré l’usage qu’elles faisaient des traditions orales acadiennes dans leur domaine de recherche.
– Anne Klein, professeure en archivistique à l’université Laval à Québec, a présenté ses réflexions sur l’ouverture des archives grâce aux apports des nouvelles technologies numériques, en réfléchissant à la notion d’archives vivantes et à l’importance de les rendre disponibles par un travail de retour aux communautés dont elles sont issues.
– Éva Guillorel, historienne à l’université Rennes 2 en Bretagne, a montré que les chansons recueillies en Acadie permettent d’étudier comment des communautés francophones gardent la mémoire d’événements passés à travers la transmission de traditions orales, en prenant l’exemple des conflits franco-anglais au XVIIIe siècle.
– Carmen L. LeBlanc, linguiste à l’université Carleton à Ottawa, a étudié les contes recueillis auprès de plusieurs générations d’une même famille (la famille Benoit, de Tracadie) pour analyser les variations du parler acadien et le changement linguistique d’une génération à l’autre.
– Vivian Labrie, chercheuse en sciences humaines et sociales à Québec, a pour sa part présenté comment les traditions orales qu’elle a recueillies en Acadie avec Robert Bouthillier, en particulier les contes, ont pris par la suite du service dans des réflexions, « des gens aux gens », liées à son travail d’action citoyenne à la recherche d’un bien-vivre mieux partagé.

Les chercheuses rassemblées à la table ronde animée par Richard LeBlanc (à droite). De gauche à droite : Vivian Labrie, Carmen L. LeBlanc, Éva Guillorel, Anne Klein (Photo : T. Simonet). Sur la photo de droite, Carmen L. LeBlanc, linguiste spécialiste des parlers acadiens à l’université Carleton à Ottawa.
Une projection-débat de deux films documentaires sur « Le son des Français d’Amérique » en présence d’André Gladu
Après une pause, la journée a continué par la projection cinématographique de deux documentaires de la série « Le son des Français d’Amérique », tournés dans la Péninsule acadienne par André Gladu et Michel Brault et parus sur les écrans en 1976 : « L’en Premier » et « Faut pas l’dire ».
Ces films donnent la parole à de grands interprètes de la Péninsule acadienne, comme Majorique Duguay à Lamèque, tout comme à des universitaires investis dans ce champ de recherche, comme Charlotte Cormier. Ils montrent aussi des moments de veillées de chansons et de danses communautaires à Tracadie. Différentes personnes présentes dans la salle bien remplie ont d’ailleurs pu reconnaître des membres de leur parenté à l’écran.

Les spectateurs de l’université populaire regardant Majorique Duguay chanter et conter dans l’un des films de la série « Le Son des Français d’Amérique », tournés dans la Péninsule acadienne par André Gladu et Michel Brault (Photo : É. Guillorel).
La projection a été suivie d’un riche débat avec le réalisateur André Gladu, qui est revenu sur son expérience de cinéaste en Acadie et sur ses rencontres avec de très nombreux chanteurs, conteurs, danseurs et musiciens d’Europe et d’Amérique filmés tout au long des 27 épisodes de la série « Le son des Français d’Amérique ». La qualité et l’intérêt tout à fait remarquables de ces films ont été depuis reconnus par l’inscription de cette série documentaire au Registre de la Mémoire du monde du Canada et de l’UNESCO. André Gladu a livré ses réflexions sur l’importance des traditions orales et de leur transmission en lien avec l’affirmation de la culture et de l’identité francophone en Amérique.

André Gladu à Tracadie en 2024
Un concert du trio vocal Serre l’Écoute
En soirée, le public était convié à un concert du trio vocal Serre l’Écoute. Ce groupe québécois, composé de Gabrielle Bouthillier, Robert Bouthillier et Liette Remon, a plus de 25 ans d’existence et cinq albums à son actif. Depuis sa création, il s’inspire en bonne partie de la collection Bouthillier-Labrie pour le choix de son répertoire. À partir d’enregistrements recueillis dans la tradition orale, les interprètes ont développé un travail d’harmonies à trois voix autour de chansons originellement interprétées à l’unisson et a cappella.

Le trio vocal Serre l’Écoute interprétant le répertoire recueilli par Robert Bouthillier et Vivian Labrie dans la Péninsule acadienne (Photo : É. Guillorel).
Serre l’Écoute avait préparé spécialement pour cette soirée un programme entièrement composé de chansons recueillies dans la Péninsule acadienne. Ils ont mis en avant le répertoire de chanteurs et chanteuses des environs de Tracadie, comme Alvina Brideau, Hilaire Benoit, Henri Sonier, Suzanne Brideau, Xavier Rousselle et d’autres encore. Certains enfants ou petits-enfants de ces interprètes étaient dans la salle, et l’ensemble des spectateurs a pu participer aux chansons à répondre. Une pause instrumentale au violon et à l’accordéon donnant à entendre des airs de la Péninsule acadienne a également ponctué le concert.
Un programme détaillé remis aux participants à l’entrée donnait la référence précise de chaque enregistrement de collecte ayant servi de support à la réinterprétation par les musiciens, avec le nom de l’interprète, le lieu et la date de collecte. Vous pouvez le télécharger ici :
Serre l’Écoute_Programme_Concert_Tracadie_2024
Extrait du concert de Serre l’Écoute à Tracadie (Vidéo : T. Simonet).
Un atelier pour apprendre ou réapprendre des chansons de Tracadie
Le samedi 24 août au matin, un atelier intitulé « Chantons les chansons de la Péninsule » a été proposé pour celles et ceux qui souhaitaient apprendre ou réapprendre des chansons collectées dans les environs de Tracadie. Après avoir expliqué d’où venaient ces chansons et comment elles s’étaient transmises jusqu’à nous, l’animatrice Gabrielle Bouthillier a fait écouter puis travailler plusieurs chansons que les participants ont interprétées ensemble.

Les participants et participantes à l’atelier « Chantons les chansons de la Péninsule » animé par Gabrielle Bouthillier (Photo : R. Bouthillier).
Cet atelier répondait à la vision portée par l’équipe de projet qui est à l’origine de la mise en valeur de la collection Bouthillier-Labrie. Conserver des archives sonores, les mettre en valeur et les étudier est évidemment essentiel. Mais cette collection ethnographique est aussi un outil en faveur d’une pratique vivante des répertoires de tradition orale, de leur transmission et de leur interprétation dans la société d’aujourd’hui. La tradition orale a longtemps été au cœur des relations communautaires, et elle peut continuer à être un formidable vecteur de lien social, d’échange et de partage convivial entre des individus de tous âges et de tous milieux.
La présentation du projet de site internet autour de la collection Bouthillier-Labrie
L’après-midi a été consacré à la présentation du projet de site internet « À l’écoute des traditions orales d’Acadie et du Québec », alors en cours de préparation. La présentation technique a été faite par la graphiste et conceptrice Émilie Lapierre Pintal, qui représentait aussi le travail de Jean-François Hardy, responsable de la base de données permettant la consultation de la collection. Le contenu documentaire, le travail auprès des familles et les réflexions sur le retour à la communauté ont été présentées par Robert Bouthillier, Éva Guillorel et Vivian Labrie. Au site principal s’est ajoutée la présentation du site compagnon « Autour de la collection Bouthillier-Labrie : collecte-recherche-création ».

Un verre pour saluer le travail accompli sur la préparation du site internet « À l’écoute des traditions orales d’Acadie et du Québec », sur la terrasse d’un chalet à Tracadie juste avant le début de l’université populaire. De gauche à droite : Robert Bouthillier, Émilie Lapierre Pintal, Éva Guillorel, Anne Klein, Vivian Labrie, Gabrielle Bouthillier (Photo : E. Bouthillier).
La séance a été prolongée par l’écoute d’enregistrements sonores commentés par les deux collecteurs, assortis d’échanges avec la salle animés par Camille Moreddu. L’émotion était palpable lorsque des membres d’une famille reconnaissaient la voix d’un de leurs proches, et apportaient des compléments d’information sur des anecdotes biographiques et souvenirs des conteurs, chanteurs et musiciens dont on entendait la voix et les instruments.
Une veillée communautaire à Val-Comeau
Le samedi soir, l’université populaire s’est terminée en beauté par une grande veillée organisée par le Club de l’âge d’or de Val-Comeau, dont l’équipe de bénévoles avait préparé un délicieux fricot acadien. Dans ce village distant de quelques kilomètres seulement de Tracadie, plus de 400 enregistrements ont été réalisés par Robert Bouthillier et Vivian Labrie. Yvette Lebouthillier, petite-fille du chanteur Henri Sonier, a été particulièrement active pour permettre cette rencontre entre l’université populaire et la veillée portée par la communauté.

Affiche réalisée par la communauté de Val-Comeau pour annoncer la veillée.
Après le repas, les chants, les airs de violon et les contes se sont succédés jusque tard dans la soirée, en mêlant différentes générations dans la joie et l’échange. La veillée s’est faite « à l’ancienne », sans scène ni micro. Plusieurs chanteurs, conteurs et musiciens étaient des descendants de personnes enregistrées lors des enquêtes menées dans les années 1970, tandis que des interprètes directement enregistrés à cette époque étaient présents, comme Alexis Basque de Haut-Sheila.

Yvette Lebouthillier, de Val-Comeau, interprétant une chanson au cours de la veillée (Photo : É. Guillorel).
Outre Yvette Lebouthillier, on peut mentionner le chanteur Alvin Sonier, autre petit-fils d’Henri Sonier à Val-Comeau, ou encore le violoneux Dosithée Arseneau et la gigueuse Rita Lebreton, liés à la famille d’Antoine et Anthime Arseneau à Tracadie.

Dosithée Arseneau, fils de l’un des interprètes enregistrés à Tracadie dans la collection Bouthillier-Labrie, partage son répertoire familial de violon avec la Gaspésienne Liette Remon. À l’arrière-plan apparaît Camille Moreddu (Photo : É. Guillorel).
Quant à Réginald Brideau, il a interprété des contes et chansons appris de ses parents Alvina et Onésime Brideau, de Saint-Irénée. D’autres chanteurs, conteurs et musiciens venus de France et du Canada pour l’université populaire ont aussi participé activement à cette soirée placée sous le signe de l’échange interculturel autour des traditions orales francophones.

Réginald Brideau (à gauche), conteur de Saint-Irénée héritier du riche répertoire de ses parents Alvina et Onésime Brideau, en compagnie d’Emmanuelle et Robert Bouthillier, qui ont appris l’un et l’autre des chansons et contes transmis par cette famille acadienne (Photo : É. Guillorel).
Une enquête qui continue…
Ces deux journées se sont donc déroulées autour de très belles rencontres et de moments riches en partage de souvenirs, d’expériences et de connaissances. L’université populaire n’a pas marqué la fin du projet de recherche et de restitution. Elle a été l’occasion de poursuivre l’enquête et de sensibiliser les habitants de la Péninsule acadienne à l’importance de conserver ce répertoire vivant et de le documenter en rassemblant les archives et les mémoires familiales. Le lendemain même de la veillée à Val-Comeau, une visite chez Yvette Lebouthillier a ainsi été l’occasion de consulter et de photographier des manuscrits de chansons hérités de son père Livain Sonier et qu’elle venait de retrouver.

