Une veillée chez Ulysse Brideau en 2019

Par Éva Guillorel

Date de publication: 20 août 2024

En février 2019, Robert et moi avons passé une semaine dans la Péninsule acadienne pour reprendre contact avec les familles enregistrées dans la collection Bouthillier-Labrie, présenter le projet de mise en ligne de la collection et nous assurer que les interprètes encore vivants et leurs descendants accueillaient favorablement notre projet. Nous souhaitions aussi voir si les contes et chansons collectées par Robert et Vivian 45 ans plus tôt avaient été transmis et étaient, pour une partie tout au moins, toujours connus dans certaines familles.

Retour chez les Brideau

Réginald Brideau, le fils d’Alvina et Onésime Brideau, a été l’une des premières personnes que nous avons revues. Le contact n’avait jamais été vraiment interrompu avec celui qui faisait partie des plus jeunes informateurs de la collection Bouthillier-Labrie dans les années 1970, et nous savions qu’il avait une bonne mémoire du répertoire familial, et en particulier des contes.

Réginald Brideau en 1977, lors des enquêtes de Robert Bouthillier et Vivian Labrie chez ses parents Onésime et Alvina Brideau à Saint-Irénée (photo Robert Bouthillier)

Rapidement, nous avons vu les autres frères et sœurs qui habitaient toujours à Saint-Irénée : Yolande, Étiennette, Régille et Ulysse, à l’exception d’Arthur qui était décédé l’été précédent.

Une veillée chez Ulysse et Lorina Brideau

Dans cette famille de bons vivants où les veillées jusque tard dans la nuit étaient fréquentes dans les années où Robert et Vivian avaient fait leurs enquêtes, l’idée a rapidement émergé d’organiser une petite veillée. Différents contretemps ont empêché plusieurs personnes pressenties de venir à la date choisie. On s’est finalement retrouvé en tout petit comité chez Ulysse Brideau, à Saint-Irénée, sa femme Lorina, son frère Réginald, Robert et moi.

Lorina et Ulysse Brideau chez eux à Saint-Irénée, 2019 (photo É. Guillorel)

Le petit nombre n’a pas empêché de passer une très belle soirée ponctuée de contes, chansons et airs de musique interprétés par les uns et les autres et venus pour la plupart du répertoire familial.  Cette soirée a aussi été l’occasion de raconter de nombreux souvenirs et anecdotes sur les chanteurs et conteurs de l’ancienne génération – en premier Alvina et Onésime –, la vie dans les camps de bûcherons et le travail de la drave, les légendes de trésors cachés par les Mi’kmaqs dans la région, les histoires drôles de la famille ou les talents des différents membres de la famille pour jouer de l’accordéon et de la musique à bouche, conter des tours ou stepper sur un air de gigue.

Quelques moments d’une veillée en son et en images…

Voici quelques extraits de cette veillée en son et en images.

Réginald Brideau a conté un conte merveilleux de sa mère Alvina Brideau (née Saint-Pierre) : Ti-Jack, le mouton crotteux et la dent du roi. C’est l’histoire d’un roi qui a trois enfants : le plus jeune, Ti-Jack, couche dans la grange avec une peau de mouton. Un jour, le roi voit un gros corbeau qui lui prend une dent et disparaît au-dessous des mers. Il tombe malade et les médecins n’arrivent pas à le soigner. Mais Ti-Jack, qui a vu aussi l’oiseau, plonge sous la mer et vit d’innombrables aventures pour tuer des géants et délivrer la princesse enchaînée dans un château. Pour regarder un extrait vidéo ou entendre toute l’histoire (en format sonore uniquement), c’est ici :


Réginald Brideau lors de la veillée chez son frère Ulysse en 2019 (photo É. Guillorel)

Ulysse Brideau, tout comme son frère Réginald, connaît des chansons de ses parents Onésime et Alvina, et joue de la musique à bouche (harmonica) en reprenant les airs entendus notamment de son oncle Honoré Saint-Pierre (le frère d’Alvina, également grand conteur) et de son frère aîné Arthur. Il interprète ici la chanson de sa mère Passant par la grande-rue, j’ai-t-aperçu une clarté. Sa femme Lorina est à ses côtés :

Il a également interprété ce soir-là une dizaine d’airs à l’harmonica qu’il qualifie d’airs « des vieux d’avant », dont ce Ôte ta bosse mon petit bossu (un air qui a largement circulé et qu’on connaît en France sous le nom Bon voyage cher Dumollet), dont il fredonne les paroles associées à la fin de l’enregistrement :

Ulysse Brideau à l’harmonica, 2019 (photo É. Guillorel)

Lorina Brideau (née Benoit) est aussi chanteuse et musicienne. Plus tournée vers le répertoire d’inspiration country très en vogue en Acadie dans sa jeunesse, elle a chanté ce soir-là une composition acadienne écrite, nous a-t-elle dit, par un dénommé Caissie, de Pokemouche, J’ai eu d’la misère quand j’avais 12 ans, qui rappelle la vie difficile du temps de ses parents. Elle s’accompagne à la guitare, avec Ulysse à l’harmonica :

Lorina Brideau (née Benoit) chantant et jouant à la guitare lors de la veillée dans sa cuisine en 2019 (photo É. Guillorel)

D’autres chansons, contes et « jokes » ont été partagées par la famille Brideau ce soir-là, comme la vieille complainte Honoré mon garçon qu’Alvina et Onésime chantaient en dialogue, la complainte sur le combat naval contre les Anglais Nous sommes partis le 13 d’avril ou encore la chanson comique C’est Madame Bouchard en tirant ses vaches, dont l’assemblée a repris le refrain « bon bon je me suis en ménage, bon bon je me suis marié ». Réginald a également conté L’eau de la claire fontaine, une version acadienne d’un conte qu’il avait entendu de Robert lors d’une veillée chez ses parents dans les années 1970 et qu’il avait retenu et réinterprété à sa façon.

En retour, Robert et moi avons chanté des chansons de Bretagne et d’Acadie. Robert a également conté deux contes :Pipette, qu’il avait entendu d’Honoré Saint-Pierre, et le petit conte comique Le vieux qui veut vêler, appris du répertoire d’Hilaire Benoit à Tracadie et qu’on peut écouter ici (en entier dans sa version sonore et uniquement la fin dans un extrait vidéo) :

D’autres veillées chez les Brideau

Après cette soirée dans la bonne humeur, on s’est mis vite d’accord pour refaire une veillée chez les Brideau à notre prochain passage en Acadie. Cela n’a pas tardé beaucoup : au mois d’août suivant, on revenait dans la Péninsule acadienne pour continuer les contacts avec les familles. On s’est retrouvé chez Ulysse Brideau avec un groupe élargi : les mêmes que pour la première veillée, Yolande, Étiennette et plusieurs des enfants d’Ulysse et Lorina étaient présents.

La famille Brideau lors d’une veillée en août 2019 chez Ulysse Brideau : Lorina et Ulysse Brideau, Étiennette Basque (née Brideau) (à gauche), Robert Bouthillier, Réginald et Yolande Brideau (à droite). Photo É. Guillorel.

D’autres occasions de conter et chanter ont aussi eu lieu chez Réginald et Yolande, entre Tracadie et Saint-Irénée, avec parfois la présence de Monette, une des petites-filles d’Alvina et Onésime Brideau, et ses deux filles.

Veillée chez Réginald Brideau à Tracadie en août 2019. Réginald raconte un conte de ses parents, entouré de sa soeur Étiennette Basque (à droite) et de la fille de celle-ci Monette Arseneau (à gauche). Photo É. Guillorel.