« La bergère en pleurs » 50 ans après…

« La bergère en pleurs » 50 ans après…


Par Robert Bouthillier


La splendide interprétation de La bergère en pleurs par Ben Benoit, enregistrée par Luc Lacourcière en 1955, m’a poussé à explorer les variantes mélodiques de cette chanson que Vivian et moi avons à nouveau recueillie auprès de son fils Hilaire en 1974 (AFEUL, coll. Bouthillier-Labrie, enregistrement n° 138).

D’un point de vue musicologique, derrière la dentelle de notes où passent furtivement un 4e et un 7e degré, essentiellement à l’intérieur des ornements, se cache une échelle pentatonique. C’est ce que j’ai essayé de démontrer, en plus d’examiner ce que devenait la chanson quand elle passait d’un chanteur à un autre, dans l’article que j’ai présenté pour les mélanges offerts à l’occasion du départ en retraite de à l’occasion du départ en retraite de Luc Lacourcière, professeur marquant et fondateur des Archives de folklore de l’Université Laval. L’article, intitulé « La Bergère en pleurs dans un lieu solitaire : éléments de monographie », a donc été publié aux pages 113-135 de l’ouvrage collectif Folklore français d’Amérique. Mélanges en l’honneur de Luc Lacourcière, édités sous la direction de Jean-Claude Dupont (Montréal, Leméac, 1978).

En voici le texte complet :

Bouthillier_Mélanges_Lacourcière_Bergère_en_pleurs.pdf

Au moment où j’écrivais l’article, nous ne connaissions que des versions recueillies au Canada (Nouveau-Brunswick et Québec) même si, de toute évidence, la chanson était venue de France. Plusieurs versions hexagonales recensées depuis lors viennent confirmer cette hypothèse. Les informations qui suivent sont extraites du commentaire de la piste 18 du Coffret-CD-DVD Temporel-Intemporel, où je reviens sur cette chanson :

Extrait de Temporel-Intemporel, 2017. Commentaire de la piste 18

Au début de l’été 1978, Luc Lacourcière, directeur-fondateur des Archives de Folklore de l’Université Laval, prenait sa retraite. J’avais été recruté pour occuper non pas son fauteuil de direction, mais pour combler le poste d’enseignant laissé vacant par son départ. J’étais encore en pleine recherche autour des traditions acadiennes, à m’escrimer sur une thèse dont je ne voyais pas le bout – je n’allais d’ailleurs jamais la terminer –, entre le terrain qui se poursuivait, l’enseignement à préparer, mais aussi certaines problématiques de recherche qui me tenaient toujours à cœur. Entre autres, cette histoire de transmission familiale dans la famille Benoit, qui avait fait l’objet de mon mémoire de maîtrise mais dont je savais pertinemment que j’étais loin d’en avoir fait le tour.

Pour souligner le départ de Lacourcière, Jean-Claude Dupont, le directeur du laboratoire de recherche auquel j’étais associé, le CÉLAT (Centre d’Études sur la Langue, les Arts et les Traditions populaires), préparait des mélanges en son honneur. Comme c’était lui qui avait tout d’abord « découvert » l’extraordinaire chanteur qu’était Ben Benoit et qui m’avait en quelque sorte aiguillé sur le terrain acadien et orienté vers la famille Benoit, l’occasion était belle de lui offrir un article portant sur un aspect du répertoire recueilli dans la famille

Entre autres chansons qui m’avaient interpellé à l’époque, il y avait cette Bergère en pleurs, anodine en apparence, mais qui prenait, dans l’interprétation de Ben, une dimension quasi extraterrestre. J’ai déjà parlé de son esthétique vocale dans les commentaires sur La barbière (chanson 1) et La porcheresse (chanson 6), en particulier de sa technique d’ornementation. Je pourrais répéter la même chose pour l’ensemble des chansons qu’il a chantées à Luc Lacourcière et Roger Matton, 165 occurrences au total, et je suis persuadé qu’il y en aurait eu d’autres à surgir si l’enquête avait pu se poursuivre. […]

Je terminais l’article par une pirouette : « Faut que j’en garde pour la prochaine fois ». Car tout n’a pas été élucidé autour de la Bergère en pleurs, pas tant sur le plan formel, mais pour ce qui concerne son intégration dans le répertoire considéré comme « authentiquement » traditionnel. Je mets des guillemets sur ce mot parce que je ne crois justement pas en une « traditionnalité authentique » comme si c’était une caractéristique quasi ontologique de la nature de certaines chansons, et pas de certaines autres. On ne le répétera jamais trop : une chanson ne naît pas traditionnelle, elle le devient. Elle n’est pas traditionnelle par nature, elle en acquiert les caractéristiques au fur et à mesure de son parcours, sa circulation, son usage. Et c’est le cas de cette petite bergère éplorée, dont j’ai toujours été surpris qu’elle n’ait pas trouvé place dans le Répertoire des chansons françaises de tradition orale de Patrice Coirault. Certes, on sent derrière le poème une patte lettrée, mais alors que d’autres chansons de même nature, dont le texte a sans doute lui aussi quelque origine littéraire, ont été adoubées, celle-ci est restée sur le carreau, à pleurer toute seule dans son bois solitaire.

À la décharge de Coirault, aucune version n’avait surgi et n’était accessible dans la collecte de la période dite « folklorique », c’est-à-dire grosso modo après le décret du ministre Fortoul de 1852 et le lancement de la vaste enquête Ampère-Fortoul qui allait déclencher une période faste d’éditions de recueils de chants, contes, légendes et traditions régionales par toute la France et au-delà. Pas de bergère en pleurs dans ces recueils-là. Mais il y en avait pourtant, quelques-unes en Amérique française : cinq au Québec d’après le catalogue Laforte, et une en Acadie, celle de Ben. À force de courir après et de la demander systématiquement, Vivian et moi en avons ajouté dix nouvelles versions entre 1974 et 1979, ce qui change un peu la donne : la bergère ne pleurait plus en solitaire, mais en famille ! Ce qui me donne l’occasion de répéter encore une fois qu’une chanson qu’on ne demande pas a moins de chance de surgir que celles qu’on demande, et que ce n’est pas parce qu’une chanson n’a pas été repérée dans un territoire ou une région donnée qu’elle n’y existe pas. Surtout si on ne l’a jamais demandée, soit qu’on n’y pense pas, soit qu’on ne la connaît tout simplement pas ! On l’a déjà montré avec la Vieille sacrilège, et la Bergère en pleurs en fait une nouvelle démonstration.

Cela ne résout pas cependant le problème de fond, à savoir qu’une telle chanson ne pouvait pas être née de notre côté de l’Atlantique : ni son thème, ni la langue dans laquelle il s’exprime, ni son système poétique ne sont intrinsèquement québécois ou acadiens. Pour moi, il était évident qu’elle avait pris le bateau et qu’elle était venue dans les bagages de quelqu’un venu s’installer en Amérique, mais je n’avais pas de preuve que son lieu de naissance était français, malgré les fortes présomptions en ce sens. Et puis voilà que le hasard de la recherche en a fait surgir une, puis deux, du fond des limbes d’éditions « pré-folkloriques », et je suis un peu étonné que Coirault, portant grand prospecteur de ce genre de recueils, ne les ait pas aperçues. Mais encore une fois, à sa décharge, s’il n’en connaissait pas de version « folklorique », il n’avait pas d’indice comme quoi cette chanson au fort accent lettré avait pu passer dans le stock des chansons « oralisées ».

La première de ces deux versions a été publiée dans un recueil intitulé Étrennes et polymnies. Recueil de chansons, romances, vaudevilles […], Paris, 1785. La chanson se trouve aux pages 164-168. L’autre est extraite du Chansonnier des chansonniers ou Choix de chansons anciennes et nouvelles. Extraites de Béranger, Désaugiers, Comte de Ségur, Émile Debraux, Collé […]. Suivies de Chansons pour noces et baptêmes. Par Félix de la Linardière. Paris, Chez les Marchands de Nouveautés, 1838, 288 p. La chanson se trouve aux pages 149-150. Dans les deux cas, elle est attribuée à « Léonard » mais elles ne se chantent pas sur le même air. Je n’ai pas réussi à identifier le timbre, si c’en est un, de la première, mais la seconde se chante sur l’air De mon berger volage [c’est l’air n°134 de la Clé du Caveau]. Le premier couplet, que je mets en regard avec le premier couplet de la version de la famille Benoit, permettra de constater la parenté évidente entre ces antécédents anciens et notre bergère en pleurs acadienne :

Étrennes et Polymnies (1785)  [id. 1838]

Une jeune bergère

Les yeux baignés de pleurs

À l’écho solitaire

Confioit ses douleurs

Hélas loin d’un parjure

Où vais-je recourir

Tout me trahit dans la nature

Je n’ai plus qu’à mourir

Ben/Hilaire Benoît, Tracadie (1955/1974)

C’était z-une bergère,

Ses yeux fondiont z-en pleurs

Sous ces vertes fugères,

Racontant son malheur :

— Dis moi z-amant fidèle

Quoi j’vas devenir

Tu m’as trahie, z-et mon malheur-e,

Et moi j’m’en vas mourir.

Cette mise en parallèle est tout de même assez parlante. Je joins ci-après les deux versions anciennes et chacun pourra s’amuser à faire une comparaison terme à terme entre les versions anciennes et la version Benoit pour constater les parentés.

Bergère en pleurs_versions hexagonales

Mais notre bergère n’est pas restée confinée dans ces recueils anciens. Elle a circulé aussi en France. À preuve, la version suivante, extraite d’un cahier manuscrit non identifié retrouvé par Janick Juteau autour de Guenrouët (Loire-Atlantique) en 1998 :

Une jeune bergère

Les yeux baignés de pleurs

À l’écho solitaire

Confiait ses malheurs

Hélas lourde parjure

Où vais-je recourir

Tout me trahit dans la nature

Je n’ai plus qu’à mourir.

Laisse-là ce bocage

Où j’entendais sa voix

Ces tilleuls dont l’ombrage

Nous servit toutefois

Cet asile champêtre

En vain va refleurir

Au doux printemps tu viens de naître

Et moi je vais mourir.

Autrefois sa musette

Soupirait nos ardeurs

Il parait ma houlette

De rubans et de fleurs

À des beautés nouvelles

L’ingrat va les offrir

Et je l’entends chanter pour elles

Quand il me fait mourir.

Que de soins le perfide

Prenait pour me charmer

Comme il était timide

En commençant d’aimer

C’était pour me surprendre […]

Incomplète dans le cahier ; dernier couplet complété d’après les informations de Stéphane Glotin : […]

Et mieux me faire languir

Maintenant il peut bien m’attendre

Car je m’en vais mourir

Ceci étant posé, il n’y a pas de conclusion. Il ne reste qu’un chantier de pistes parallèles à continuer d’explorer (d’autres parentés un peu plus lointaines se profilent à l’horizon, mais… faut que j’en garde pour la prochaine fois !)

Hello

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